J.M. Avrilla

jean Marc Avrilla / 2005

 

 

Mosaics featuring Space Invaders have become a familiar feature of Paris streets. After nearly thirty years of planetary success, the video game invented in 1978 has become part of the street furniture. Over the last five years, its figures and their digital world have spread over the walls of the world’s biggest cities.

 

Drawing on the founding phenomena of a global popular culture, Invader has developed his own aesthetic and world geared to that universal language. But this artist does more than illustrate this overwhelming culture with his murals; he also critiques it by a material distancing of technology. He takes us on a poetic tour of our cities, weaving his art into a highly effective network. Forming an ensemble of hundreds of space invaders that watch us from out of the corners of their eyes, his work is not so far removed from Guy Debord’s notion of psychogeography, which Asger Jorn defined as the “science fiction of urban development.” These pixellated figures do not change the city, but bring turbulence to our reading of it and then recast its itineraries. They are like screens connecting us to his work, points of access to his world. 

 

Each Space Invader is linked to the others as part of a series (each one is unique and has its own ID number) which covers the different phases of the invasion. But if each piece is autonomous, in the sense that it can, for a whole range of reasons, disappear, still it cannot exist on its own. Its meaning comes from its role in the invasion programme, itself a kind of articulated device with multiple inputs, a network pointing to the very heart of his work, constituted by invasion guides.

 

And what Invader’s work is about is indeed this model of the network. Not a network formed by several players, since for the time being he acts on his own as an artist, but a network existing in parallel to the “meta-network” that structures our changing information-driven society. Where Pop Art once shifted the notion of the artwork towards that of commodity by generalising mechanical reproduction, Invader puts forward the notion of dissemination as the nodal point of his work. He underscores the important transformation of our societies effected by information networks, while grounding his work in a material and human reality. He plays on the dematerialization of data by giving us work made using a time-honoured traditional technique.

 

Jean Marc Avrilla, is a curator and art critic.
This text has been written for the catalogue of the exhibition Rubik Space in 2005.

 


J.M. Avrilla

Jean-Marc Avrilla / 2005

 

 

Nous avons tous eu l'occasion de croiser dans les rues de Paris des mosaïques à l'effigie des Space-Invaders. Le jeu d'arcade éponyme créé en 1978 par Toshiro Nishikado est entré, après un succès planétaire de près de 30 ans, dans la réalité de nos vies. Ses personnages et leur univers numérique sont déclinés depuis plus de cinq ans sur les murs des plus importantes mégapoles de la planète. L'auteur de cette invasion mondiale, Invader, présente sa nouvelle exposition à la galerie Patricia Dorfmann, alors même que vient de sortir le deuxième volume consacré à son travail: Invasion Los Angeles (1).

 

S'appuyant sur un des phénomènes fondateurs de la culture  populaire mondialisée lié aux nouvelles technologies, Invader a su élaborer une esthétique et un univers propre au langage universel. Ne se contentantpas d’illustrer une culture submergeante par une illustration murale, il fait véritablement oeuvre critique par une distanciation matérielle aux technologies. Il nous propose une promenade poétique dans nos villes et dessine son oeuvre par un système de réseaux très efficace. L'ensemble de son travail in situ, constitué de centaines de spaces invaders qui nous surveillent du coin de l’œil, n'est pas sans rappeler la notion de "psycho-géographie" chère à Guy Debord et définie par Asger Jorn comme la "science-fiction de l'urbanisme". Ces figures pixellisées ne changent pas la ville, mais créent une turbulence dans sa lecture avant d'en redessiner le parcours. 

 

Elles sont comme des écrans qui nous relient à son travail, des points d'entrée dans son univers. Chaque Space Invader est relié aux autres par la série (chacun étant unique et possèdant un numéro d'identification), et renvoie aux différentes phases de l'invasion. Si chaque pièce est autonome, au sens où elle peut disparaître pour plein de raisons, elle ne peut exister seule. Son sens est d'être reliée au programme d'invasion, une sorte de dispositif articulé à entrées multiples: un réseau renvoyant au cœur même de son oeuvre constitué des guides d'invasions. Et c'est bien sur ce modèle de réseau qu'Invader travaille. Non pas un réseau de plusieurs joueurs, puisqu’il agit pour l'instant seul comme artiste, mais comme réseau parallèle au "méta réseau" structurant notre société en mutation, celui de l'information. Car en effet, si le Pop art avait en son temps fait glisser la notion d’œuvre vers celle de marchandise par la généralisation de la reproduction mécanique, Invader met en avant la notion de dissémination comme point nodal de son oeuvre. Il souligne l’importante transformation de nos sociétés opérée par des réseaux informationnels, tout en ancrant son travail dans une réalité matérielle et humaine. Il joue de la dématérialisation des données en nous offrant une oeuvre qui utilise une technique ancestrale.

 

Cette nouvelle exposition est l'occasion de pénétrer encore plus loin dans son imaginaire. Invader nous ouvre tout d'abord un pan méconnu de son univers: les objets stickés. Jeu d'invasion collectif s'il en est, le sticker fonctionne à l'échelle planétaire comme un cadavre exquis de noms, de logos ou de formules diverses pour couvrir et transformer nos objets les plus banals en véhicules d'une nouvelle poésie urbaine. Cette exposition sera également l'occasion de découvrir un nouveau territoire d'intervention: les Rubik-Spaces. Répondant à la fois à un fonctionnement logique et à un mode de pixellisation, ces nouvelles oeuvres ouvrent son travail à la sculpture, et offrent ainsi à l'invasion une troisième dimension! A l'occasion de cette exposition est édité un livre présentant l'ensemble de son travail, dont les Rubik-Spaces et les objets stickés.

 
1) “Invasion Los Angeles / Mission Hollywood”, édition Franck Slama, 2004, Paris.  Le premier volume est consacré à Paris : “L'Invasion de Paris / Episode 01 : La Génèse”, édition Franck Slama, 2003, Paris.

 

Jean Marc Avrilla est curateur et critique d'art.
Ce texte a été écrit pour la préface du catalogue de l'exposition Rubik Space en 2005.